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Archives · Côte-Nord · 1903–1905

L’Écho du Labrador

Les récits des premiers Eudistes sur la Côte-Nord : traversées, missions et vie des communautés au début du XXe siècle.

Le mouvement anticongréganiste en France: les Eudistes doivent quitter

Exode de la France vers l'Amérique

01

La loi du 1er juillet 1901 en France dissout les associations religieuses

«Aucune congrégation religieuse ne peut se former sans une autorisation donnée par une loi qui déterminera les conditions de son fonctionnement. Elle ne pourra fonder aucun nouvel établissement qu’en vertu d’un décret rendu en conseil d'État. La dissolution de la congrégation ou la fermeture de tout établissement pourront être prononcées par décret rendu en conseil des ministres.» (art.13)

La congrégation des Eudistes ne sera pas «autorisée» par ordre d’Émile Combes (photo - Archives des Eudistes) président du Conseil des Ministres.

Photographie du lieu associé au récit Portrait d’archive du missionnaire présenté dans ce récit

Le personnage

Émile Combes

Le «père Combes» ainsi nommé car éduqué dans un séminaire était en fait médecin. Chargé des cultes, il montrera un fort anticléricalisme par les lois de 1901 et 1904 sur le droit des associations et l'interdiction d'enseignement par les congrégations religieuses. 2 500 établissements d'enseignement privés sont fermés, mais certaines congrégations (les sœurs des pauvres, les religieuses hospitalières, les cisterciens, les trappistes, les religieuses contemplatives et les missionnaires) restent autorisées Pour les congrégations désormais interdites, leurs membres doivent quitter le territoire français. Le gouvernement décide l'expulsion des communautés récalcitrantes. Des fonctionnaires ou officiers protestent et parfois démissionnent. Une crise politique grave se dessine. Le ministère Combes décide d'épurer l'administration et l'armée et de favoriser les bons républicains. Combes affirmera que la lutte contre l'Église fortifie et glorifie la République. Il adopte une attitude volontiers provocatrice, par exemple en inaugurant le 13 septembre 1903, à l'heure de la messe, la statue d'Ernest Renan au pied de la cathédrale de Tréguier, sous la protection de 6 000 soldats.

Source: Wikipedia, Émile Combes

02

En 1903, Les Eudistes sont expulsés de France

Devant une assemblée de 200 personnes à Abbeville le 1er mai 1903, le Père Létendard est décidé de résister jusqu'à la prison à l'injuste tyrannie.  Cependant le Père Ange Le Doré (photo), supérieur général, l'un des principaux chefs de la lutte des congrégations s'attendait à un refus d'autorisation.   Il tranche donc.  Il faut sauver les oeuvres des collèges comme celui de Saint-Martin de Rennes même si le prix à payer est de les céder à l'état et pour les Eudistes, de quitter, définitivement.

Photographie | Saint-Martin de Rennes  - Archives des Eudistes

Photographie du lieu associé au récit Portrait d’archive du missionnaire présenté dans ce récit

03

Le Père Gustave Blanche est envoyé en mission exploratoire en Amérique

Le Père Gustave Blanche (photo) ancien officier à l'origine des premières fondations canadiennes fait deux voyages au Texas et en Nouvelle-Orléans, à New-York et à Rimouski.  À partir de 1890. les premiers eudistes arrivent en Nouvelle-Écosse.  À partir de 1903, le Père Blanche prend charge de la préfecture apostolique du golfe Saint-Laurent.  À l'instar de l'Acadie où les Eudistes sont déjà bien implantés, la Côte-Nord devient une nouvelle terre missionnaire pour la congrégation.

Photographie | La corvette de Mgr Blanche - Archives des Eudistes

Photographie du lieu associé au récit Portrait d’archive du missionnaire présenté dans ce récit

Le missionnaire

Gustave-Marie Blanche

Né le 30 avril en 1848 à Josselin (diocèse de Vannes), de Louis-Marie-Antoine Blanche et de Marie-Caroline Hayard, il va sous les drapeaux à 21 ans à cause de la guerre qui éclate en 1870. En 1873, il entre au noviciat des pères Eudistes et est ordonné prêtre le 16 mars 1878. Il vient en Nouvelle-Écosse en 1890 pour fonder une mission et le collège de Church Point. En 1899, il est rappelé en France, mais revient en 1902. En 1903, on le nomme à Chicoutimi préfet apostolique du golfe du Saint-Laurent, puis vicaire apostolique en 1905. Il est provincial des Eudistes avant sa nomination comme préfet.

Il va résider à Pointe-aux-Esquimaux [Hâvre St-Pierre] et en 1906, il s’installe à Sept-Îles. De passage à Paris le 27 juillet 1916, il meurt subitement au cours d’une séance de l’assemblée générale de sa congrégation. C’est monseigneur Patrice Chiasson qui lui succèdera, l’année suivante, comme vicaire apostolique.

Source: Ville de Baie-Comeau, Répertoire des Toponymes, 2011

04

Quatorze pères seront conduits en août 1903 aux sept postes de la Côte-Nord

Il s'agit de Manicouagan, Rivière-Pentecôte, Sept-Îles, Rivière-au-Tonnerre, Magpie, Pointe-aux-Esquimaux et Natashquan.  Ils ont entre 27 et 55 ans.  On retrouve: Joseph Robin, Arthur Rivest, Louis Héry, François Hersy, Joseph et Étienne Gallix et Louis Garnier.  Jean-Marie Conan, Auguste Brezel (photo), François Pétel et Auguste Tortellier y périrent noyés et Jean Le Jollec mourût d'un accident de chasse.

Photographie | Départ des Pères - Archives des Eudistes

Source: Laperrière, Guy, Les Congrégations religieuses: Au Plus fort de la tourmente 1901-1904, P. 342

Photographie du lieu associé au récit Portrait d’archive du missionnaire présenté dans ce récit

Le missionnaire

Augustin Brézel

Il est né le 3 novembre 1868 à Fougères, Ille-et-Vilaine, diocèse de Rennes, France. À 13 ans, il est admis au juvénat Saint-Louis à Plancoët (Côtes-du-Nord) et termine son collégial à Saint-Sauveur-de-Redon près de Saint-Martin-de-Rennes. Puis, en 1888, il entre au noviciat de Kerlois et après, à celui de La-Roche-du-Thiel où il est ordonné prêtre le 18 juin 1893. Il opte pour le Canada et fait partie du premier contingent d’Eudistes qui arrivent au mois de septembre 1903 à Saint-Eugène-de-Manicouagan (Vieux-Poste). Il exerce son ministère à cet endroit et dans les autres postes environnants. Il était doué pour la peinture. C’est lui qui décora l’intérieur de la chapelle de Saint-Eugène. Il acheva la construction de l’église et du presbytère de Saint-Eugène et releva l’église et l’école de Bersimis.

On le voit avec le père LeStrat en 1907, mais en 1909 il est seul à Manicouagan puisque la scierie a pratiquement cessé ses activités.

Il périt à Bersimis le 7 décembre 1911, alors qu’il sombra à travers la glace sur la rivière du même nom. On retrouva son corps le 9 mai 1912 à Cap-au-Renard et il fut inhumé à Pointe-au-Père.

Source: Ville de Baie-Comeau, Répertoire des Toponymes, 2011

Les Eudistes s'installent sur la Côte-Nord

Épopée des Eudistes racontée sur
L'écho du Labrador Canadien

APREÇU DE L'ORIGINAL

L'écho du Labrador

Fondé par le Père Joseph Laizé, ce «courrier mensuel de la Préfecture Apostolique du Golfe St-Laurent» fut publié de 1903 jusqu'en juin 1905.

Consultez ci-dessous l’exemplaire original et sa transcription par la Société historique de la Côte-Nord.

Archives numérisées

L’Écho du Labrador, en original et en transcription

Les deux ressources autrefois hébergées sur SharePoint sont maintenant conservées dans les fichiers du site et peuvent être consultées sans connexion à Microsoft.

05

L'arrivée à  
Rivière Pentecôte

Ce récit par le Père Joseph Laizé, tiré de l'Écho du Labrador, raconte son arrivée avec le Père Louis Nonorgues (photo) sur la Côte-Nord du Québec.

Il était 11 heures du soir lorsque le steamer «King Edward», à bord duquel se trouvait tout le personnel nouveau de la Préfecture apostolique, stoppa à la petite baie où viendra se perdre la timide rivière Pentecôte. Il faisait nuit noire le vent était contraire et la mer très basse...

Photographie | Rivière-Pentecôte - Archives des Eudistes

Utilisez le magnétophone pour écouter le récit lu par Alain Jourdain. Consultez l'extrait en cliquant sur le bouton.

Paysage de Rivière-Pentecôte Portrait du Père Joseph Laizé

Le missionnaire

Joseph-Jean-Marie Laizé

Il naquit à Parigné, près de Fougères, Ille-et-Vilaine, France, le 17 août 1875. Il se fait eudiste et arrive au Canada avec le premier contingent, et devient curé de Rivière-Pentecôte en 1903. Il est accompagné du père Nornogues et y demeure jusqu’en 1905. Dès son arrivée, il fonde le premier journal de la Côte-Nord, L’Écho du Labrador, journal de six pages imprimé sur de papier à écrire ordinaire, dont le dernier numéro a paru juste avec son départ. En effet, le père Laizé a été dépêché au Nouveau-Brunswick en 1905.

Il a été mobilisé et est retourné en France. Il meurt le 21 mars 1940.

Source: Ville de Baie-Comeau, Répertoire des Toponymes, 2011

Les Pères Joseph Laizé et Louis Nonorgues à Rivière-Pentecôte
(Archives des Eudistes)

06

À Natashquan
4 septembre 1903

Ce récit par le Père Arthur Divet (photo), tiré de l'Écho du Labrador, raconte sa rencontre avec les familles de Natashquan.

Nous sommes arrivés ici lundi matin, 31 août, vers 8 heures et demie. Je ne sais si le P. Gallix avait envoyé une dépêche, comme nous l’en avions prié, mais personne n’était averti. Il se trouvait heureusement des gens venus au «King» pour prendre des provisions...

Photographie | Natashquan, QC, vers 1870 - Musée McCord MP-0000.1828.67

Utilisez le magnétophone pour écouter le récit lu par Alain Jourdain. Consultez l'extrait en cliquant sur le bouton.

Photographie du lieu associé au récit Portrait d’archive du missionnaire présenté dans ce récit

Le missionnaire

Arthur Divet

Il est né le 14 novembre 1876 à Janzé, Ille-et-Vilaine, France. Il se fait eudiste et vient tout jeune au Canada avec le premier contingent qui débarque sur la Côte-Nord en septembre 1903. Il est envoyé immédiatement à Natashquan; puis de 1904 à 1912, il exerce son ministère à Sept-Îles, de 1912 à 1915 à Rivière-Pentecôte, de 1915 à 1916 à Sept-Îles. Il y revient en 1917 avec mission de reconstruire l’église incendiée et y demeure jusqu’en 1936. Il est décédé en 1957 à Laval-des-Rapides.

On dit de lui qu’il avait un caractère original, tempérament brusque avec franc-parler, coeur d’or et esprit dévoué. Il fut vénéré de ses paroissiens qui ont ri de ses colères.

Source: Ville de Baie-Comeau, Répertoire des Toponymes, 2011

Père Divet près des chutes de la rivière Riverin vers 1924
(Archives des Eudistes)

07

Récit de mission · Havre-Saint-Pierre

La Pointe aux Esquimaux

Ce récit du Père Ferdinand Pottier, tiré de l’Écho du Labrador, raconte notamment la visite du Père Blanche à la Pointe-aux-Esquimaux, aujourd’hui Havre-Saint-Pierre.

« La Pointe aux Esquimaux ressemble assez au poste des Sept-Îles. En face de nous, à un mille ou deux, se trouve l’île du Havre, longue de trois à quatre kilomètres, bordée de rochers de calcaire et couverts de bouleaux et d’épinettes. C’est un abri précieux contre les vents du sud. »

Le Père Ferdinand-Marie-Victor Pottier · Le Douro, photographie : Scottish Built Ships

Le navire Le Douro, photographié au port Portrait d’archive du Père Ferdinand-Marie-Victor Pottier

Le missionnaire

Ferdinand-Marie-Victor Pottier

Né le 21 novembre 1854 à Étrelles, près de Rennes, en Ille-et-Vilaine, il entre chez les Eudistes et fait partie du premier contingent arrivé sur la Côte-Nord en septembre 1903. Il est affecté à Havre-Saint-Pierre comme curé jusqu’en 1905.

Il rentre en France en 1913 et y meurt le 20 janvier 1925.

Source : Ville de Baie-Comeau, Répertoire des toponymes, 2011.

Pères Blanche, Divet, Hesry et Robin vers 1917
à la Pointe-aux-Esquimaux
(Archives des Eudistes)

08

À la Rivière au Tonnerre
2 octobre 1903

Ce récit par le Père Louis Héry (photo), tiré de l'Écho du Labrador, raconte la visite à Rivière-au-Tonnerre.

Good morning! We are well, thank you! – En réponse à votre aimable envoi et pour que l’on entende encore un écho des missions de la Préfecture du Golfe du St-Laurent, voici un petit message qui ne fera peut-être pas grand bruit, bien qu’il vienne de la Rivière au Tonnerre...

Photographie | Rivière-au-Tonnerre - Municipalité de la Rivière-au-Tonnerre

Utilisez le magnétophone pour écouter le récit lu par Alain Jourdain. Consultez l'extrait en cliquant sur le bouton.

Photographie du lieu associé au récit Portrait d’archive du missionnaire présenté dans ce récit

Le missionnaire

Louis-Marie Héry

Louis-Marie Héry fait partie des premiers missionnaires eudistes envoyés sur la Côte-Nord en 1903. Les notices historiques le situent à Rivière-au-Tonnerre. Dans son récit daté du 2 octobre 1903, il raconte l’arrivée du vapeur King Edward et les débuts de l’installation des missionnaires dans la paroisse.

Sources : Musée de la Côte-Nord, collection « Pères eudistes »; Basile Babin, « Les vicariats de la Côte », Archives des Eudistes; Écho du Labrador, 2 octobre 1903.

09

Manicouagan
Les Outardes

Ce récit par le Père Louis Garnier (photo), tiré de l'Écho du Labrador, raconte la visite de Manicouagan à la Pointe-aux-Outardes.

Manicouagan! Si vous saviez quel bel emplacement c’est!... Je ne crois pas qu’il ait beaucoup de sites pareils au monde! C’est une petite baie formée par la Manicouagan et au large d’une lieue à peu près, en face de notre presbytère. – Je n’ai pas besoin de vous parler des rues ni des trottoirs ils ressemblent tant à ceux de Pentecôte...

Photographie | Rivière Manicouagan - Wikipedia

Utilisez le magnétophone pour écouter le récit lu par Alain Jourdain. Consultez l'extrait en cliquant sur le bouton.

Photographie du lieu associé au récit Portrait d’archive du missionnaire présenté dans ce récit

Le missionnaire

Louis Garnier

Eudiste, il est né à Javen, près de Fougères, le 21 août 1871. Il est ordonné prêtre à Paris le 22 septembre 1894. Après avoir été professeur à Rennes et à Redon, il fait partie du contingent des Eudistes qui débarquent à Saint-Eugène-de-Manicouagan. Mais, il n’y reste que deux ans, de 1903 à 1905. Il est ensuite économe au collège de Church Point de 1905 à 1907, vicaire à l’île d’Anticosti de 1907 à 1908, curé de Natashquan de 1908 à 1918, de Rivière-au-Tonnerre de 1918 à 1945, et assistant à Baie-Comeau où il écrit Du cométique à l’avion.

Il meurt à l’hôpital Saint-François-d’Assise de Québec le 6 mai 1950 à l’âge de 79 ans. L’écrivain Robert Parisé, l’appelle «le curé Labelle de la Côte-Nord».

Source: Ville de Baie-Comeau, Répertoire des Toponymes, 2011

Couverture de Du Cométique à l’avion, par Louis Garnier

L'intéressant volume du Révérend Père Louis Garnier [du Cométique à l'avion] ouvre nos yeux sur une histoire admirable et presque inconnue [des] premiers missionnaires Eudistes [...]  Nos compatriotes pourront contempler le tableau des origines et du développement apostolique de la Côte-Nord. - N.-A. Labrie
Cliquez sur la couverture pour ouvrir le livre

Un camp de bucherons
(Archives des Eudistes)

La suite · Côte-Nord

Quelques Pères français de la Côte

Portraits de missionnaires, récits parus dans L’Écho du Labrador et souvenirs de leurs premières années sur la Côte-Nord.

Portrait restauré du Père Léopold Vincent
Portrait d’archives · restauration numérique

Léopold Vincent

Né le 30 décembre 1878 près de Coutances, il arrive sur la Côte-Nord en 1910. Il dessert Bersimis, Saint-Eugène-de-Manicouagan et Pointe-aux-Outardes, puis l’île d’Anticosti et Sept-Îles. Il rentre en France en 1929 et meurt en 1955.

Source biographique : Ville de Baie-Comeau, Répertoire des toponymes, 2011.

Portrait restauré du Père Auguste Tortellier
Portrait d’archives · restauration numérique

Auguste Tortellier

Missionnaire sur la Côte-Nord de 1912 à 1922, il apprend rapidement le montagnais et seconde le Père Étienne Régneault dans les missions de Pentecôte et de Port-Cartier-Ouest. Il périt avec dix hommes sur le lac Pasteur, en novembre 1922.

Source biographique : Ville de Baie-Comeau, Répertoire des toponymes, 2011.

Portrait restauré du Père Joseph Robin
Portrait d’archives · restauration numérique

Joseph Robin

Né en Bretagne en 1870, il fait partie du premier contingent eudiste arrivé en septembre 1903. Il exerce son ministère à Havre-Saint-Pierre, sur l’île d’Anticosti, à Sept-Îles et à Rivière-au-Tonnerre, avant de revenir à Havre-Saint-Pierre où il meurt en 1924.

Source biographique : Ville de Baie-Comeau, Répertoire des toponymes, 2011.

Portrait restauré du Père Jean Le Jollec
Portrait d’archives · restauration numérique

Jean Le Jollec

Né en 1883 dans le Finistère, il devient missionnaire à Betsiamites en 1910. En 1913, alors qu’il part chasser après avoir appris qu’un vol de perdrix a été aperçu, un coup de fusil accidentel lui coûte la vie.

Source biographique : Louis Garnier, Du cométique à l’avion.

10

Une grâce de St-Antoine aux Sept-Îles

Ce récit du Père Pierre-Marie Brochard raconte le périple de Florida et Rosanna Hébert, douze et treize ans, de Joséphine Petitpas, sept ans, et de sa sœur aînée Elvine.

Rivière bordée de forêt près de Sept-ÎlesPortrait d’archives du Père Pierre-Marie Brochard
Et elles s’en allaient tantôt longeant la grève où le flot doucement mourait à leurs pieds avec de beaux miroitements du soleil, tantôt courant, papillotant à la recherche de rares campanules bleues pendant que la brise se jouait dans leurs cheveux...

Photographie | Sept-Îles, forêt en été · Archives des Eudistes

Missionnaires au camp de Noé près de Sept-Îles
Sept-Îles, au camp de « Noé »
(Archives des Eudistes)
Lire le récit intégral

Elles étaient parties par le «Chemin du Roi» qui suit la côte, à la cueillette des graines, toutes joyeuses de la promenade qui se préparait magnifique, trois petites filles, deux cousines Florida et Rosanna Hébert, douze et treize ans et Joséphine Petitpas, sept ans avec sa sœur aînée Mlle Elvine Petitpas, chargée de la caravane.

Elles avaient leurs chapeaux de paille et leurs sarreaux blancs et portaient à la main chacune — un petit seau rouge et le panier à provisions pour diner sur le gazon de genévrier nain. «Surtout, avaient dit les mamans, soyez bien sages et revenez vite» . – «Oui maman, à trois heures vous verrez si nous avons bien travaillé.»

Et elles s'en allaient tantôt longeant la grève où le flot doucement mourait à leurs pieds avec de beaux miroitements du soleil, tantôt courant, papillotant à la recherche de rares campanules bleues pendant que la brise se jouait dans leurs cheveux. «Moi, je veux faire un bouquet pour la bonne Vierge», disait Rosanna. «Moi, pour Saint-Antoine» ajoutait Joséphine. – «Allons; viens vite 'Phine. Tu sais que maman ne veut pas que tu ailles dans le bois. Et si tu t'égarais!»

«Oh! Grande sœur, regarde comme j'en ai» . Et elle courrait de ses fleurs les deux miches de pain beurré. «Et puis, pour ne pas perdre mon chemin, je vais compter les poteaux du télégraphe depuis chez nous. Six, sept, huit, neuf... je m'embrouille. Je ne sais plus ma table!» Prenant alors la main de Rosanna, elle marche de pair avec elle, babillant à qui mieux mieux, tandis qu'Elvine raconte à Florida les merveilles de la grande ville de Québec d'où elle était revenue par le dernier «steamer».

Déjà la Pointe-aux-Basques est dépassée. La «Boule» apparaît plus proche avec sa grande masse grise à la crête dénudée – mais garnie en bas de sapins et de bouleaux. Toutes les quatre montent le talus. C'est le moment de la cueillette! Et elles égrènent ces fruits. De l'atoca semé en tapis vert sur le sable, plus gros et plus rouge, mais qui cependant rappelle les «graines de hour» de notre pays. Et la pensée des bons gâteaux qu'elles vont goûter dès ce soir à leur souper, le plaisir de voir le reste se transformer dans le bassinet en excellentes confitures, de sentir leur odeur acre adoucie par le sucre, les fait hâter en silence leur travail. Les petites mains trottinent sous les tiges et les seaux s'emplissent rapidement.

«Les chevaux! les chevaux! Mes enfants», crie tout à coup Elvine. Et les travailleuses se redressent à ce cri et s'enfuient précipitamment, emportant leurs provisions. Des chevaux en liberté en effet débouchent soudain derrière un taillis d'aulnes. Ils avancent lentement en rangs serrés, ne prenant garde aux gestes timides qui veulent les menacer, et ils marchent sur elles. Alors, la peur les saisit; le chemin du «portage» est là devant elles et elles s'y réfugient. Les chevaux semblent les suivre. «Mes petites, venez dans le bois» dit Elvine, effarée par la crainte. Et elles se précipitent sous les épais sapins où elles demeurent quelque temps, tremblantes et muettes, l'oreille aux aguets. Elles les croient là, tout près, et pour ne point les rencontrer, elles s'en vont le long de la lisière : «Sept-Îles est devant nous; partons vite et rentrons». Et marchant sur les moelleux gazons de mousse, sur les tapis d'argent d'un lichen magnifiques qui cèdent à peine sous leurs pas, entre les arbres elles avancent en file indienne, prenant garde que les branches ne renversent leur cueillette ou n'accrochent à leurs habits. Le soleil les guide de ses rayons.

Par delà l'autre plaine sont les maisons; elles vont bientôt arriver et elles marchent toujours, mettant leurs pas dans leurs pas pour ne pas se quitter. Tout à coup, après un fourré plus épais, Elvine s'arrête; elle regarde. Le soleil semble avoir changé de direction; ses rayons légèrement obliques sont plus rouges. Ils se détachent des arbres prêts à disparaître. Et tout essoufflée, elle considère sa petite troupe. «Dis, sœur, où sommes-nous; vois-tu la maison de papa?» demande Joséphine. Et elle lit dans leurs yeux interrogateurs le trouble qui l'agite. Puis promenant un regard vague déconcerté sur les arbres qui les entourent, elle ne sait que répondre et se tait. Voyez donc là-bas, un poteau de télégraphe!», remarque Florida. Toutes s'en vont de ce côté, mais bientôt leur illusion tombe; c'était un bouleau desséché. Elles ne savent plus quelle direction prendre. C'en est fait! Elles sont égarées, perdues dans la forêt immense. Et la lueur du soleil faiblissant disparaît peu à peu. C'est le crépuscule, c'est la nuit!...Cependant, nos errantes ont repris leur marche, serrées les unes contre les autres; et elles s'en vont devant elles, silencieuses, tremblant aux cris des écureuils, au buissonnement des feuilles qui tombent.

Enfin, un petit lac leur barre le passage; elles le remontent jusqu'à sa source, s'essayant sur l'herbe qui abonde, et pour tromper la faim, elles mangent le dernier morceau de pain resté dans le panier, avec les graines qu'elles ont cueillies.

Alors, Elvine comprenant toute la responsabilité qui lui incombe dit : «Mes enfants, faisons notre prière et puis nous dormirons tranquilles; demain le Bon Dieu nous ramènera chez nous». «Justement, j'ai une petite Ste-Anne dans ma poche», dit Florida – «Et moi mon St-Antoine», ajoute Joséphine; «Il faudra bien qu'il nous ramène à maman, autrement je le mettrai en pénitence!» Et leur prière monta tout droit en paradis. Puis elles se serrent autour de leur ainée et les deux petits chiens qu'elles ont amenés avec elles, s'étendent à leurs pieds pour servir de chaufferette.

Le sommeil fermait déjà leurs paupières... «J'ai peur! cria soudain dans un sanglot, la petite Hébert!» – «Eh bien! Je vais chanter un cantique et vous répondrez après moi...» Et la voix d'Elvine monta dans les airs, pure, tremblante dans le grand silence du bois. Et les petites répétaient le refrain tout bas... plus bas encore, et leurs yeux se fermèrent et leur crainte s'en alla, emportée dans un doux rêve...

Cependant, à Sept-Îles, la cloche tintait en notes perçantes dans son clocher à jour. De sa voix langoureuse, elle avait annoncé à tout le village la triste nouvelle et elle criait aux égarées : «Petits enfants, revenez vite pour consoler vos mères qui vous réclament. Oh! Ne vous attardez plus. N'entendez-vous pas mes appels répétés, pressants?»... Et le Père sonnait, sonnait toujours, pendant que les hommes armés de fusils battaient les fourrés en criant à tous les échos. Mais tout fut inutile. Bien tard dans la nuit la cloche se tut, les hommes rentrèrent au logis et cette nuit fut longue et triste au foyer des pauvres parents.

Le lendemain matin, le village entier est en émoi; aucune barque n'est sortie; tous les hommes ont repris le chemin du bois. Trois coups de fusil sont le signal du recouvrement.

Nous visitons les deux familles dont les mères font pitié à voir, et nous partons en exploration au risque.de nous perdre nous-mêmes. Il est plus de midi et l'on a seulement retrouvé les deux petits chiens. Plusieurs fois les sentiers ont été rebattus; toujours rien! Oh, comme l'on était triste devant pareille incertitude! Serait-il possible qu'une catastrophe vînt plonger le village dans la consternation?... Et cette appréhension, nous la lisons sur tous les visages des femmes penchées au-dehors, regardant le long des clôtures, interrogeant chaque homme à son retour. On nous demande en grâce de revoir encore l'une des pauvres mères. Mon confrère se rend près d'elle. Que dire de cette visite?...

«Mes enfants, mes enfants. La petite est morte. Je le sais», répétait-elle sans cesse dans un sanglot nerveux. «J'ai vu des hommes la rapporter... On ne veut pas me la rendre!» Et les heures passaient et personne n’a entendu le signal convenu... Alors, mettant toute notre confiance dans le ciel, nous faisons venir à l’église tous les enfants de «la place» et là ensemble, ils récitèrent le chapelet, invoquant Ste-Anne, St-Joseph, St-Antoine, les pressant de leurs supplications les plus pures, de leur rendre leurs compagnes perdues.

C’était un bon moyen, nous fûmes exaucés! Bientôt en effet, une détonation retentit dan le lointain. Du côté nord... deux... trois. C’est le signal; elles sont retrouvées! Et les trois coups libérateurs se répètent au loin pour porter l’heureuse nouvelle aux chercheurs épuisés de fatigue. Vite on attelle une voiture. On court au-devant des enfants. La cloche sonne à toute volée pour annoncer la joie de tous.

À quatre heures enfin, elles arrivent souriantes, toutes saines et sauves au milieu d’un cortège enthousiaste et elles sont rendues à leur mère. Alors, elles nous racontent leur marche extraordinaire dans le bois. L’écho trompeur de la cloche qui les a fait s’enfoncer plus au nord, les fondrières qu’elles ont dû franchir, s’y engloutissant – jusqu’à la ceinture, leur confiance non démentie en St-Antoine qu’elles ont prié tant de fois devant la petite statue. Et nous, entendant leur récit, apprenant comment leur sauveteur fut inspiré soudain de prendre une direction bizarre à laquelle personne du village n’eut jamais songé pour marcher droit sur elles, alors qu'elles étaient arrêtées silencieuses dans un taillis, comparant l'heure de notre prière et celle de leur rencontre, nous ne pouvions conclure qu'à une intervention merveilleuse du ciel en leur faveur. Et le soir, avec tout le village assemblé, nous chantâmes un Te Deum de reconnaissance au milieu des lumières éblouissantes qui donnaient à St-Antoine un regard souriant aux accents de nos cœurs émus et joyeux.

11

Une alarme à Manicouagan

Ce récit du Père Louis Garnier, tiré de L’Écho du Labrador, raconte une entrée triomphale à Manicouagan.

Rapides de la rivière ManicouaganPortrait d’archives du Père Louis Garnier
Figurez-vous que jeudi dernier, il prit à mon confrère et à moi, l’envie de faire un tour en forêt. Le Père revenait d’une mission pleine d’aventures et d’insomnies, pendant laquelle il avait encore dû passer une nuit en mer...

Photographie | Rivière Manicouagan · Wikipédia

Missionnaires dans un camp d’hiver avec un cheval
Camp en hiver
(Archives des Eudistes)
Lire le récit intégral

Figurez-vous que jeudi dernier, il prit à mon confrère et à moi, l’envie de faire un tour en forêt. Le Père revenait d'une mission pleine d'aventures et d'insomnies, pendant laquelle il avait encore dû passer une nuit en mer. De mon côté pendant plus de huit jours j'avais gardé la chambre pour cultiver un rhume. Bref, l'un et l'autre voulions jouir du grand air... et de la liberté. Et nous voilà partis sans rien dire à personne de nos projets, du reste tout à fait imprécis.

Il faisait un temps superbe; point de moustiques dans les bois. Les ours ont fui dit-on. Le jour était de tout point admirablement choisi. Remarquer que la forêt à ses charmes.

D'abord, un véritable sentier s'ouvrait devant nous. C'était selon l'expression repue ici, le chemin «du portage» qui conduit aux campements d'hiver. Il avait été élargi tout dernièrement et était très viable pour deux hommes qui voulaient faire le sacrifice de ne point marcher côte à côte. Mais quelle variété, à gauche, à droite, devant soi! Partout des arbres de différentes grandeurs sinon de différents aspects. Sur les bords de notre sentier on n'apercevait que framboisiers encore verdoyants malgré les gelées déjà fortes des jours précédents, que fraisiers jaunissants il est vrai, mais pleins d'espérance pour le printemps prochain. Et les nombreuses petites rivières, et les cascades et les doux murmures donc!

Quel beau pays! Et ainsi de jouissance en jouissance on arriva au premier camp puis au deuxième et encore à une rivière où gisaient nombreuses des huitres perlières. Quelle fortune si l’on trouvait seulement une perle! Et l'on cherchera quelques minutes, mais je crois que des minutes ne suffisent pas et que des jours entiers n'auraient pas suffi à nous enrichir.

Nous continuâmes encore. Cinq fois j’avais proposé à mon compagnon de rebrousser chemin. Les Religieuses allaient s'inquiéter en ne nous voyant point arriver pour la prière qui se dit à cinq heures et pour le souper qui la suit.

Mais la forêt était toujours là, magnifique en ce jour fait exprès pour nous. Précisément, une perdrix venait de prendre son vol à notre vue!...

Enfin, vers quatre heures et demie nous résolûmes de revenir sur nos pas. Plus joyeux encore qu'à l'aller, nous dévisions de tout un peu et marchions grande allure. Les trois ou quatre lieues que nous avions à parcourir nous parurent une distance méprisable et déjà nous étions à un mille de notre «cité» quand... (Quelle ne fut pas notre surprise!) Trois hommes parurent à un détour en disant : «Les voilà»! Puis sans plus d'explications, ils se mirent en devoir de tirer en l'air, car ils étaient armés de fusils!

Je ne comprenais pas encore, ni mon confrère non plus, ou plutôt, je ne comprenais que trop. Je compris mieux encore quand j'aperçus vingt hommes au moins, accourant aussi vers nous. Inutile de vous dire l'impression que fit sur moi cette rentrée triomphale; je faisais mille excuses, puis je riais et faisais rire ces braves gens... Ce qui n'empêchait pas que je pestais en moi-même! Cependant, les coups de fusil retentissaient de toutes parts; la petite cloche de la chapelle essayait aussi de se faire entendre jusqu'aux coins les plus reculés de la forêt où tous nous croyaient égarés. Le moulin sifflait comme aux grands jours. Tout Manicouagan était en émoi. Les soupers fumants avaient été abandonnés par les hommes, et les femmes, je l'ai su depuis, faisaient des vœux, offraient des neuvaines, promettaient des prières, etc. pour le retour de leurs Pères. N'était-ce pas malheureux! Un prêtre aimé venait de les quitter et voilà que ses deux remplaçants s'égaraient en forêt et s'exposaient à la dent impitoyable des ours et autres bêtes!!... J'en rêve encore.

Quand nous entrâmes au presbytère, il était six heures et demie ou plutôt six heures et quart, selon la montre du confrère qui ce soir-là, par malheur, avait encore gardé l'heure de la Pointe-aux-Outardes. Espérons qu'une autre fois nous serons plus sages... Je ne voudrais pourtant pas gager ma tête à couper.

— L. Garnier · Source : L’Écho du Labrador, retranscription de la Société historique de la Côte-Nord.

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Piaster Baie; une surprise à bord du King Edward

Ce récit du Père Arthur Divet, tiré de L’Écho du Labrador, raconte une visite à Piaster Baie (Baie-Johan-Beetz) pour un mariage et la surprise de rencontrer le préfet apostolique Mgr Blanche.

Grève et embarcations à Piaster BaiePortrait d’archives du Père Arthur Divet
À Piaster Baie, il n’y a que huit familles, mais toutes parentes entre elles. C’est là qu’un jeune Belge, Monsieur Beetz, agent d’une grande maison de fourrures de Paris, est venu fixer sa résidence pour s’adonner tout entier aux plaisirs si variés de la pêche et de la chasse...

Photographie | Baie-Johan-Beetz · Wikipédia

Lire le récit intégral d’Arthur Divet

Je quittai donc Natashquan le 2 octobre à onze heures du matin. Aguanis, le poste le plus proche confié à notre sollicitude est à douze milles de là. J'y débarquai à trois heures le soir. Quinze jours auparavant le Père Pihan, parti à trois heures du soir n'y put arriver que le lendemain matin à cinq heures et demie. Influence des vents...! Je laisse à ce cher collaborateur le soin de vous parler de cette mission.

J'y restai, pour ma part, trop peu de temps pour en faire la connaissance, même sommaire. Je fus en effet obligé de rembarquer dès le dimanche matin à neuf heures pour notre seconde desserte, Piaster Baie à plus de trente milles d'Aguanis.

Le temps était beau, la mer était belle (tout comme dans «Faus»), mais hélas! Le vent n'avait pas assez de force pour nous faire accomplir ce long trajet avant la nuit. Aussi, à six heures le soir mes deux hommes jetèrent l'ancre auprès de l'Ile «Mascadin» et nous habitâmes dans la chambre de la «barge». Oh! Cette chambre!... Qu'on n'y dort guère, avec un poêle chauffé à blanc après avoir fumé pendant près de deux heures!

Enfin, on ne voyage pas tous les jours en barge, et il faut bien que la vie de missionnaire nous fasse acquérir quelques petits mérites.

À trois heures du matin, nous quittons le havre et nous regagnons la pleine mer. Cette fois il y faisait du vent, peut-être un peu trop! Je fus secoué dans ma couchette comme dans un panier à salade. Aussi, bientôt je sentis l'affreux mal de mer s'emparer de ma personne. Je souffris d'autant plus que dans tout le cours du voyage, mon estomac fatigué avait dû se contenter de cinq ou six sardines à l'huile.

À huit heures et demie, je mis pied sur les rochers de Piaster Baie et tout fut fini! Je me reposai jusqu'à dix heures dans la chambre préparée à mon intention et à dix heures et demie je pus faire le mariage qui avait occasionné ma venue et célébrer la messe.

À Piaster Baie, il n'y a que huit familles, mais toutes parentes entre elles. C'est là qu'un jeune belge, Monsieur Beetz, agent d'une grande maison de fourrures de Paris, est venu fixer sa résidence pour s'adonner tout entier aux plaisirs si variés de la pêche et de la chasse. Cet intrépide Nemrod s'est fait construire près de la côte une petite villa très gentille où il veut bien, en compagnie de l'aimable Mme Beetz, donner au missionnaire l'hospitalité la plus cordiale.

Je fus donc leur hôte pendant mon séjour à Piaster Baie. Quand j'y arrivai le lundi matin, monsieur et madame Beetz n'étaient pas encore de retour de leur voyage d'Europe qu'ils ont coutume de faire tous les deux ans.

Ce ne fut que le mercredi matin qu'ils rentrèrent par le «King Edward». J'étais allé au-devant d'eux sur une barge, sachant que le T. R. Père Blanche devait être aussi à bord du «steamer».

Quelle ne fut pas la surprise de Monseigneur le Préfet Apostolique en me voyant escalader le pont du bâtiment, botté comme un pêcheur et la figure embroussaillée d'une barbe noire comme le poil des ours labradoriens! Ils se tordaient de rire ainsi que le Père Pottier qui l'accompagnait depuis la Pointe-aux-Esquimaux. Je restai causer avec eux pendant le déchargement des bagages, puis retournai dans ma desserte.

J'y fis séjour jusqu'au samedi matin et profitai de ce temps pour y donner les exercices de la mission qui furent suivis très assidûment. J'en fus fort édifié. Entre temps, j'allais à la pêche à la truite au pied d'une chute de cinquante mètres de hauteur, et à la chasse aux chevaliers. En fait de canard, je tuai au vol un «butor» qui s'en fut tombé dans les joncs où les hommes qui m'avaient conduit dans leur pirogue (!!) ne purent le prendre... Satané butor!

J'allais oublier de vous dire que pendant mon séjour à Piaster Baie, j'ai eu l'occasion de voir des renards noirs dont une seule peau se paie, vous le savez $700 à $800 (3500 à 4000 francs). Monsieur Beetz en élève sept magnifiques dans des cages immenses. Il possède également un ours noir qui a été pris au piège. J'ai vu monsieur Beetz rentrer de chasse, après trois heures d'absence, apportant quarante et une pièces; canards, moniacs, gibiers noirs, outardes, etc., etc. Si je pouvais seulement en tuer le dixième...

Je terminai enfin mon odyssée par une visite de cinq jours à Pointe-aux-Esquimaux chez le Père Pottier. Vraiment, on y est bien reçu et je suis encore tout confus des attentions délicates que les deux résidents ont eues à mon égard.

À mon retour à Natashquan, le Père Pihan se disposait à reprendre le «service rapide» pour Aguanis pour un mariage. On peut supposer que cette seconde navigation a été plus heureuse que la première. La rumeur publique n'en n'a rien dit encore...

— A. Divet · Source : L’Écho du Labrador, retranscription de la Société historique de la Côte-Nord.

Portrait · Baie-Johan-Beetz

Johan Beetz · 1874–1949

Johan Beetz (1874–1949), naturaliste belge, s’établit à Piashti-Baie en 1897. Il y étudie la faune et la flore, développe l’élevage du renard et contribue à protéger le village lors de l’épidémie de grippe espagnole de 1918.

Lire la biographie complète

Johan Beetz est né au château de Oudenhouven, à Boortmeerbeek, en Belgique, le 19 août 1874. Il est le fils de Johannes Beetz et de Céline Verzyl, avocate de profession. Johannes Beetz décède alors que son fils est âgé de deux ans. Céline Verzyl se remarie avec un major anglais, Walter Turner.

Au cours de sa jeunesse, il visite le Maroc, l’Algérie et le Congo pour y pratiquer la chasse. Il participe à des fouilles archéologiques. Il étudie la médecine et la biologie.

C'est avec son précepteur, le docteur Strauss, qu'il apprend la chasse et l'élevage avec son beau-père, à travers une entreprise de pisciculture à vocation commerciale.

Sa fiancée et cousine, Marthe Verzÿl, meurt à la suite d'une pneumonie.

À la suite du décès de sa fiancée, il achète en 1897 la maison de monsieur Werner, un Belge qui a habité au Canada. Cette maison est située à Pashti-Baie, petit village situé sur la Côte-Nord, au Québec.

À Pashti-Baie, il pratique la chasse et la pêche tout en étudiant son environnement, notamment auprès des Montagnais. Il épouse en 1898 une jeune fille de l'endroit, Adéla Tanguay. Adéla lui donnera un fils, Jean, le 13 août 1899. On procède à la construction la même année d'une maison, aujourd'hui classée immeuble patrimonial par le gouvernement du Québec.

Soucieux de la précarité des trappeurs, il décide de court-circuiter l'omniprésente Compagnie de la Baie d'Hudson lors d'un voyage à Paris en rencontrant la compagnie de fourrure des frères Revillon pour un commerce plus direct des peaux. Il devient chef-acheteur pour un territoire qui s'étend de Mingan à Saint-Augustin.

Au cours des années suivantes, Johan Beetz se consacre à l'élevage des renards. De 1903 à 1913, il est le maître-poste du village. Il étudie la faune et la flore. Il publie même un article sur l'eider dans la revue The Auk en 1916. Ses connaissances en médecine permettront d'épargner Pashti-Baie en 1918 alors que la grippe espagnole ravage le monde. Il met le village en quarantaine, ce qui a probablement contribué à sauver des vies.

En 1922, Johan et sa famille s’établissent à Saint-Laurent, Montréal. Beetz continue d’élever des renards pour en revendre la fourrure. Deux ans plus tard, il est fait chevalier de l'ordre de Léopold II.

La crise de 1929 affecte Johan Beetz financièrement. En 1930, il devient directeur du service de l’élevage des animaux à fourrure de la province de Québec, à Québec. Il participe même en 1932 à la fondation du Jardin zoologique de Charlesbourg (plus tard Jardin zoologique de Québec). Il est fait docteur ès sciences par l'Université de Montréal en 1936.

Il décède le 26 mars 1949 à Québec. Il est inhumé au cimetière Notre-Dame-de-Belmont, à Québec.

Il est le grand-père de Jean Beetz (1927-1991), juge à la Cour suprême du Canada entre 1974 et 1988.

Source : notice biographique « Johan Beetz (1874–1949) », Wikipédia.

Johan Beetz et la pandémie de 1918 à Baie-Johan-Beetz · Regarder sur YouTube

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Coup d’œil sur le Canada Nord-Est

Ce récit du Père Julien Hoëllard, tiré de L’Écho du Labrador, témoigne de la vie des Innus et des premiers colons sur la Côte-Nord.

Voyageurs autochtones portant des canots dans la forêt enneigéePortrait restauré du Père Julien Hoëllard
Il y avait, jadis, une race d’hommes qui vivaient librement dans ce vaste pays; les «Peaux-Rouges» dont tant de petits blancs rêvèrent, comme moi, sur les romans que je vous ai dits. Cette race s’éteint à mesure que les forêts tombent, que la civilisation marche...

Photographie | Seigneurie du Triton

Le récit de Hoëllard décrit les forêts, les rivières et les lacs du Nord-Est canadien, puis oppose le mode de vie des peuples autochtones à celui des colons francophones. Il témoigne aussi de la vision assimilationniste de son époque. Une notice retrace son parcours : né en Bretagne en 1877, il rejoint les Eudistes en 1901, est ordonné en 1903, enseigne au Canada avant de retourner en France, puis est mobilisé pendant la Première Guerre mondiale. Il meurt en 1921.

Textes de Julien Hoëllard associés à cette étape

  • Vœux de l’«Écho Labradorien», poème de Julien Hoëllard sur l’hiver, la solidarité et les missionnaires éloignés.
  • Vers l’Amérique — Premier départ, souvenir du départ des Eudistes de Paris vers la Côte-Nord en 1903.

Sources : Archives des Eudistes; retranscription de la Société historique de la Côte-Nord.

Lire « Coup d’œil sur le Canada Nord-Est » en entier

C’est un fait curieux et bien consolant pour des cœurs français que de constater avec quelle admirable fidélité aux mœurs, aux traditions et à la langue, l’ancienne colonie du Canada est restée attachée à la Mère-Patrie, malgré près d’un siècle et demi de séparation.

Quoiqu'on ait fait, quoique l'on fasse encore, c'est bien toujours l'autre France, la France «d'outre-mer» que l'on retrouve ici, et montrer ce que deviennent dans ce vaste pays que Voltaire appelait dédaigneusement «quelques arpents de neige», les descendants des paysans des vieilles provinces de Bretagne et de Normandie, ce serait prouver, par un exemple saisissant, l'énergie, la vitalité, la puissance de développement de la race française.

Nos vieux colons d'autrefois pouvaient-ils faire autrement que de s'y plaire? Car cette contrée est vraiment belle, encore qu'elle ne soit pas aussi sauvage qu'on se l'imagine d'après les romans lus dans l'enfance. D'abondantes rivières qui, de place en place, s'élargissent en nappes d'eau, y circulent comme un réseau de veines à travers les épaisses forêts et il y a un charme infini de solitude dans ce mélange des eaux et des arbres. Ceux-ci sont magnifiques et d'une abondance prodigieuse : Tilleuls, érables, frênes robustes, merisiers rougeâtres, tout cela se trouve mêlé aux pins et aux épinettes qui foisonnent. Ils sont là depuis des siècles, tellement accoutumés de croître ensemble qu'on n'en peut isoler aucun qui ne périsse. Leurs énormes racines fouillent le sol qu'elles retiennent, comme des mains d'avare sur un trésor.

Des écureuils bondissent à travers leurs branches; parfois un caribou effarouché s'enfuit dans les taillis, ou c'est, sur la lisière, le rossignol canadien qui volette. De-ci, de-là un incendie a passé et les arbres sont morts dans les flammes; ils ne sont plus alors que des squelettes, couleur d'ossements noircis, dont l'aspect désole le paysage. Par endroits, il y en a ainsi pendant des milles et des milles, et l'on songe à quelque immense cimetière, à quelque interminable voie albienne ou à quelque nécropole dont les rues n'auraient pas de fin.

Parmi les arbres morts ou vivants, les eaux courent ou s'endorment; tantôt elles charrient des troncs coupés, tantôt elles suivent des pans de forêts, immobiles et changeantes, couleur du ciel, couleur de l'espace, couleur de la lumière, parcourues de reflets, rendez-vous des canards et des martins-pêcheurs au plumage éclatant. Comment décrire le mystère de ces lacs perdus dans le recueillement des solitudes? Chacun a sa couleur et sa forme d'où il son nom : il y a des Lac Bleu, des lacs Noir, des lacs Vert, des lacs Rond, qui ont leur figure, leur individualité. Nulle part on ne peut mieux comprendre qu'ici les anciens mythes, la légende de nymphes et de dryades (?), car plus la nature est primitive, plus elle est personnelle et près d'avoir une âme, un corps... Parfois, une ferme isolée s'efface dans l'ensemble du paysage. On la remarque à peine. Ici l’homme étant encore rare, la terre appartient aux bêtes, aux arbres, aux roches, aux eaux. La nature insouciante triomphe en paix et sa sérénité vous imprègne; on écoute, on se tait, on se fond dans l’espace où l’on est seul.

Il y avait, jadis, une race d’hommes qui vivaient librement dans ce vaste pays; les «Peaux-Rouges» dont tant de petits blancs rêvèrent, comme moi, sur les romans que je vous ai dits. Cette race s’éteint à mesure que les forêts tombent, que la civilisation marche. C’était des nomades, des chasseurs et ils veulent rester tels; ils ne veulent pas être laboureurs et sédentaires. On leur prend leur gibier, on les parque, on leur impose des lois. Ils en meurent... Chaque année, le gouvernement canadien, qui s’efforce de les traiter avec humanité, leur distribue des couvertures; ils s’en enveloppent pour mourir et leur nombre décroit toujours.

Il en reste cependant quelques-uns, dit-on, dans un village près de Montréal qu’un décret de Louis XIV leur a jadis concédé. Mais ceux-là sont si métissés qu’on les distingue à peine la couleur de leur peau.

Ils sont chrétiens, catholiques, et cultivent leurs champs; ils ne conservent que peu de choses de leurs anciennes mœurs. Mais les vrais, ceux des Wigwams, des tomahawks, du scalp et des mocassins disparaissent. Quelques générations encore, et ce sera fini. C'était pourtant une race noble, courageuse et fière, cette race des Peaux-Rouges, qui s'était librement développée sur le sol et que les Français y trouvèrent installée, lorsqu'en 1608, sous la conduite de Samuel de Champlain, ils entrèrent dans l'embouchure du St-Laurent!

Ils vivent, ces derniers représentants de la race primitive, sous des tentes en peaux de bêtes ou en toile grossière et ont ajouté à leurs armes de chasseurs sauvages le fusil de vieux système abandonné par leurs conquérants. Les chevaux rapides, leurs canots d'écorce et leurs raquettes sont leurs seuls moyens de locomotion à travers les plaines et les bois où ils sont confinés.

Les vrais habitants aujourd'hui ce sont les colons, les descendants des paysans français qui demeurèrent dans la province de Québec, après la conquête anglaise. Ils étaient alors 70 000; ils sont aujourd'hui près de deux millions, sans compter le million d'émigrants qui sont allés chercher aux États-Unis une existence plus facile.

Quelle glorieuse histoire que celle de leur résistance et de leur fidélité! Pauvres, les riches avaient regagné la mère patrie – entourés d'Anglais beaucoup plus nombreux et détenteurs de l'administration, traités longtemps avec une méfiance hostile, ils ont néanmoins conservé leur foi, leur langue et leurs mœurs. Un admirable clergé les soutenait à travers l'épreuve. Ils se groupaient autour de l'Église comme autour d'un drapeau.

Je ne crois pas qu'il existe au monde un plus frappant exemple de la persistance du sentiment national et ce sentiment, par le fait des circonstances se confondait avec la foi. On raconte que dans certaines parties de l'ancienne Pologne les paysans restent catholiques surtout pour rester Polonais et parce que s'ils abandonnent les pratiques du culte ancestral, leurs amis disent : «Il n’est donc plus des nôtres!» J'imagine qu'il en fut à peu près de même pour les Franco-canadiens. L'Église dut être pour eux le lieu sacré où se conservent la foi, les traditions, les mœurs, la langue des ancêtres, tout le noble héritage qu'ils ont gardé intact par delà les mers, malgré le temps, malgré l'espace, de telle sorte qu'ils sont aujourd'hui aussi Normands, aussi Bretons, aussi Français qu'au temps de Champlain et Montcalm.

— J. Hoëllard

Source : L’Écho du Labrador, retranscription de la Société historique de la Côte-Nord.

Julien Hoëllard · notice biographique

Julien Hoëllard naquit à Elven, dans le Morbihan, le 10 avril 1877. Il étudia au Juvénat de Plancoët et à Saint-Martin en 1896–1897, puis compléta sa théologie à La Roche-du-Theil en 1898. Il entra chez les Eudistes en 1901 et fut ordonné le 6 juin 1903 à Rennes.

Il se rendit au Canada et enseigna la rhétorique à Valleyfield en 1903. La notice indique ensuite un retour en France en 1904 comme secrétaire du Supérieur général, puis mentionne des fonctions d’enseignement à Chicoutimi à partir de 1906 et à Pointe-à-l’Église, en Nouvelle-Écosse, en 1910.

Mobilisé en France en 1914, il retourna à Plancoët en 1919 et y mourut le 22 juin 1921, à l’âge de 44 ans.

Source : Archives des Eudistes.

Lire les « Vœux de l’Écho Labradorien »

Je sortis l’autre soir, bien las après ma classe
Pour contempler la plaine immense, avant la nuit.
Dans sa fourrure blanche, elle dormait sans bruit.
Le ciel était d’un bleu d’acier vif, qui vous glace,

Je regardais aller, par l’infini chemin
Que le geste de Dieu sema de fleurs sans nombre,
La Lune, doux flambeau dans la douce pénombre,
Que lentement promène une invisible main.

Partout un froid silence... Une outarde sauvage
Très haut, le cou tendu, seule au large, volait.
Un tourbillon de flocons pâles seul troublait
Le grand calme muet du neigeux paysage.

Puis j’observai le Nord rêveusement. Soudain,
Avec la bise qui venait, je crus entendre
Comme l’écho naïf d’une chanson très tendre
Chantée au «Labrador» sur un mont très lointain.

De sa voix grêle
L’Écho disait, j’ai bien compris :

«Il neige, il gèle
Et de glaçons le Fleuve est pris
Mais moi, je puis avec mon aile
Unir l’amitié fraternelle
Par-dessus les pays tout gris...»

De sa voix douce
L’Écho disait encore, je crois :

«Malgré l’hiver qui fait qu’on tousse,
J’irai chanter par les vents froids
Comment dans leurs logis étroits
Missionnaires Eudistes
Savent toujours, sans être tristes,
Porter avec Dieu, leur croix».

De sa voix claire
L’Écho disait, je me souviens :

Par l’immensité solitaire,
Aux bords du Golfe d’où je viens,
Où, dans son pauvre presbytère,
Même entouré de bons chrétiens
Le missionnaire Eudiste serait triste
S’il était oublié des siens...

De sa voix grêle
L’Écho disait, j’ai bien compris :

«Il neige, il gèle
Et de glaçons le Fleuve est pris
Mais moi, je puis avec mon aile
Unir l’amitié fraternelle
Par-dessus les pays tout gris...»

J’ai dit tout bas : «Écho qui nous arrive
Si joyeux des lointaines rives,
Frêle Écho puisque tu veux
Unir l’amitié fraternelle
Prends sur ton aile
Mes vœux.»

La Lune, doux flambeau dans la douce pénombre,
Que lentement promène une invisible main,
Tranquille, allait toujours par l’immense chemin
Que le geste de Dieu sema de fleurs sans nombre

— J. Hoëllard

Source : L’Écho du Labrador, retranscription de la Société historique de la Côte-Nord.

Souvenir du départ · 1903

Vers l’Amérique — Premier départ

Julien Hoëllard raconte le départ des Eudistes de Paris vers la Côte-Nord.

Paris commence à s’éveiller. Au trot de ses chevaux robustes, le cocher nous dirige avec une sûreté de main exercée le long du boulevard Saint-Michel, par le Louvre, par l’avenue de l’Opéra, jusqu’à la gare Saint-Lazare.
Lire le récit intégral

Huit heures un quart! Lourdement l’omnibus a roulé dans la cour d’entrée. On entasse sur l’impériale malles et valises. Tout est prêt pour le départ. Nous faisons nos adieux aux confrères de la résidence généralice dont les attentions délicates ont empreint d’une douceur familiale nos dernières heures au pays de France. Le sourire est sur nos lèvres... peut-être pour voiler l’émotion qui de nos cœurs monterait à nos yeux; car, les hâbleurs auront beau dire : on ne quitte jamais, sans une peine véritable, son pays natal ardemment aimé, pour s’acheminer vers l’exil, — cet exil fût-il comme le nôtre adouci par l’abandon à la divine Providence, par l’esprit de foi, et par un accueil très fraternel qu’on nous réservait au-delà des mers!

Pères et frères nous donnent l’accolade. Des amis, des dames, des religieuses, venus là pour nous marquer leur sympathie, nous saluent une dernière fois, avec des larmes, ou avec une expression de tristesse qui vous étreint et dont intérieurement vous nous promettez de garder un souvenir reconnaissant.

Des curieux regardent : par le portail grand ouvert les ecclésiastiques en costume étrange, fluets ou rebondis dans une redingote laïque. Nous montons. En route!

Paris commence à s’éveiller. Au trot de ses chevaux robustes, le cocher nous dirige avec une sûreté de main exercée le long du boulevard Saint-Michel, par le Louvre, par l’avenue de l’Opéra, jusqu’à la gare Saint-Lazare.

Des passants intrigués, un instant, regardent, puis s’en vont à leurs affaires sans avoir bien compris sans doute qu’ils viennent de croiser un groupe de proscrits. Sur les murailles des boulevards je lis en passant ces inscriptions de voyous : Vive Combes! Vive Jaurès! Vive Charbonnel! Et je pense aux autres égarés qui, s’asseyant hier à mes côtés, dans le train déployèrent toute large la lanterne avec des ricanements. La feuille ouverte étalait en grosses lettres noires ce titre : Debout contre la Calotte! Derrière moi un couple chantait des refrains frivoles. Et je m’expliquais une fois de plus pourquoi nous sommes traités en parias dans notre propre pays : l’indifférence s’amuse, pendant que la Haine frappe, tue et s’assouvit.

— J. Hoëllard

Source : Archives des Eudistes.

Gare Saint-Lazare vers 1900, avec omnibus et voitures devant la façade
Gare Saint-Lazare vers 1900
(Wikipédia)

Cette suite reprend les portraits et récits de la page « Écho du Labrador Canadien — 2 ». La présentation de l’original et de sa transcription n’est pas répétée ici.